04 novembre 2016 ~ 0 Commentaire

UNE ENFANCE DANS LES HAUTES TERRES

 

J’ignore où elle va, dans quelle chambre, café, cinéma – nulle part, peut-être -, Marina conjurant l’espèce de peur que suscite en elle notre liaison (ce mot faute de mieux, et de préférence au très contemporain «relation» qui dit assez bien la fadeur, l’éphémère, l’impossibilité de l’amour au sein d’un monde obsédé par la bonne santé sexuelle et par le souci de transformer les perversions et les tares en particularismes respectables) par un silence obstiné sur son plus récent passé, ne me donnant jamais de rendez-vous, me laissant espérer chaque jour sa venue et m’obligeant à rester chez moi l’après-midi, puisque j’ignore où elle vit et que je suis dans l’impossibilité de lui écrire, n’ayant d’elle qu’un numéro de téléphone mobile auquel elle ne répond presque jamais, filtrant les appels, de sorte que je tombe toujours sur les mots du répondeur par lequel elle m’invite à lui parler (moi seul, oui, car je n’imagine pas, à cause de l’exclusive et fallacieuse intimité créée par le téléphone, que cette claire et lente voix, ombrée d’inflexions de haute Corrèze, puisse s’adresser à un autre que moi), cet accent me l’a fait d’emblée reconnaître pour une fille des hautes terres limousines: née, en effet, à l’hôpital d’Ussel, dans une famille de Meymac, plus haut que Siom, et pas au bord des mêmes eaux, avait-elle ajouté en s’étonnant que je sois venu au monde dans un village et non en clinique, près de trente ans plus tôt qu’elle, mais dans le lit où ma mère a elle aussi vu le jour, et sa mère avant elle, au premier étage de la vieille maison Bugeaud, dans une des trois chambres de l’étage, petites et sombres comme tous les anciens intérieurs limousins dont les ouvertures étaient généralement étroites et peu nombreuses en raison de l’impôt sur les portes et fenêtres introduit sous le Directoire et aboli en 1917 seulement, et aussi parce que dans mon enfance on se méfiait encore de la lumière, du soleil, de l’air.

mavie dans les hautes terres

Des pièces où on n’imaginerait pas aujourd’hui que des gens qui n’étaient plus tout à fait des paysans, encore moins des gourles, aient pu naître, vivre et mourir – des existences entières dans le même lieu où rien n’avait changé pendant cent ans, du papier peint à petites fleurs pâles et rongées d’humidité jusqu’à la patère, derrière la porte, à laquelle ont pendu, bien des années après que les Bugeaud furent passés de vie à trépas et ces pièces laissées à l’abandon, les manteaux et les pèlerines qui, lorsqu’on ouvrait la porte, donnaient l’impression, à cause du mouvement et du poids des vêtements remuant contre le bois, qu’on repoussait à l’intérieur de la chambre quelqu’un avec qui on s’attendait à se retrouver face à face avant de découvrir le peu de mobilier de la pièce : le lit à montants de cuivre, le fauteuil dit, je ne sais pourquoi, arménien, en bois jaune et toile forte rayée qui ne servait qu’à ceux qui venaient visiter les malades ou veiller les morts, le lavabo surmonté d’un minuscule miroir à coins coupés, dans lequel on eût été bien en peine de contempler son visage tout entier et que je n’ai connu que piqueté, comme le morceau de linoléum cloué au plancher par une baguette de fer-blanc, sous le lavabo où étaient rangés, à peine dissimulés derrière un mauvais paravent en rotin damassé, un bidet mobile et un seau hygiénique en émail bleu ciel; enfin, dans le coin opposé, une grande armoire de bois brillant et sombre, pareil à de l’acajou, semblait accroître la pénombre de cette pièce qui prenait le jour par une étroite fenêtre devant laquelle j’avais l’impression – laquelle m’était donnée par l’odeur de l’arbre bien plus que par la distance qui m’en séparait et qui était sensiblement plus grande que je croyais – qu’il me suffirait d’étendre le bras pour en cueillir, l’été, les fleurs d’or terne.

[…] «Qui a peur? De quoi parlez-vous? a-t-elle fini par répondre.

- Je parle d’eux, là-bas, dans la nuit siomoise, où ils reposent, où ils m’attendent, souriants et inquiets. Je les entends; ils m’appellent, les morts comme les vivants, car il est parfois difficile de distinguer ceux qui restent de ceux qui ne sont plus et qui continuent cependant à murmurer, séparés les uns des autres par un bruit infime, des mots chuchotés, presque rien, un peu de buée sur une petite cuillère qu’on porte à sa bouche, l’hiver.

- Ils vous parlent?

- En tout cas je les entends, en moi, là où s’entendent les choses les plus secrètes, où Dieu se fait parole, où les compositeurs écoutent ce qui devient musique, des hauteurs, des timbres, un rythme…

- Là où les écrivains entendent leurs phrases…

- Question d’oreille, oui, cette oreille interne qui est plus que la mémoire et moins que la faculté médiumnique…

- Et vous les entendez…

- Je les entends parce que je pense à eux; les morts ne supporteraient pas qu’on ne pense pas à eux, et je n’ai jamais imaginé qu’on puisse penser à quelqu’un sans qu’il y ait une forme de réciprocité, une dimension morale, quoi que involontaire, de la télépathie, ce qui aura été ma seule, ma vraie façon d’être généreux. Et peu importe si ça se passe entre les vivants et les morts: je suis né dans un royaume où les morts vivaient aussi intensément que les vivants, où ils avaient leur place, où ils pesaient sur notre vie quotidienne.

- Mais vous êtes vivant, vous! Pourquoi vous occuper de ceux qui ne sont plus…

- Comment être insensible à leur sort, à leurs plaintes, à la nuit où ils attendent? Comment ne pas les laisser venir en moi, là, tout de suite?

Ecoutez-les, écoutez-les, puisque vous êtes venue pour ça, n’est-ce pas, pour m’entendre évoquer des morts d’un autre siècle, écoutez-la, ma grand-tante Marie, par exemple, la figure la plus lointaine, la mieux dévorée par le temps et dont je me souviens avec une fraîcheur qui ne peut être seulement celle de l’enfance ou du souvenir réinventé, et que j’appelais tante Marie, tant qu’elle vivait, de la même façon que je donnerais du tante à Jeanne, de l’oncle à Léonce, et du grand-mère à Louise (jamais de ces ridicules diminutifs de tatie, tata, tonton ou mémé, par quoi les Bugeaud eussent pensé déchoir, même entre eux), avec non pas l’idée de les rapprocher de moi, mais de me conformer à un usage général qui me faisait sauter une ou plusieurs générations et, je le comprends aujourd’hui, donnait à l’existence corporelle quelque chose d’aléatoire, même avant que ces corps se mettent à flotter dans le temps – c’est-à-dire en nous, puisque le temps, qui est la conscience la moins imparfaite que nous ayons de l’éternité, ne saurait s’incarner autrement.»

EXTRAIT DU LIVRE  QUE JE VENDS ICI : MA VIE PARMI LES OMBRES

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