06 février 2016 ~ 1 Commentaire

Qu’apporte donc l’écriture ?

Il y a un proverbe chinois qui dit que la mémoire la plus forte est plus faible que l’encre la plus pâle. L’écriture a été et est encore un puissant instrument de transmission et de conservation de l’information. C’est la permanence de son support matériel qui la rend apte à remplir particulièrement efficacement cette fonction de communication.

l'Ecriture

Dans sa fonction de communication, l’écriture se distingue fondamentalement de la parole en ce qu’elle n’exige pas la présence d’un autre interlocuteur que soi-même. Parler tout seul est souvent signe de folie ou de sénilité, mais l’écriture est un geste solitaire. On s’isole pour écrire, mais écrire est aussi une façon de rompre cet isolement, même si le texte produit n’est pas destiné à être lu. La Lettre à un père  de Kafka est une longue lettre dans laquelle l’auteur tente de montrer à son père comment dès l’enfance son attitude avait contribué à créer chez son fils un insupportable sentiment d’insécurité. Cette lettre n’a jamais été envoyée à son destinataire et probablement que Kafka n’avait jamais eu l’intention de la lui faire parvenir. Écrire cette lettre était essentiel, mais non la transmettre. Un discours solitaire, silencieux ou à haute voix, aurait-il pu avoir le même effet ? C’est douteux. Car l’écrit reste longtemps sous la dépendance de son auteur, et c’est le travail du texte que cette dépendance permet qui confère au texte sa portée et son efficacité en tant que moyen d’élaboration de la pensée.

Cependant, un texte, comme une parole, est fait, en principe, pour être reçu. Mais là encore l’écriture diffère de façon significative du langage oral. « Dès que je parle, j’ai l’angoissante certitude que les mots m’échappent et qu’ils vont prendre là-bas, hors de moi, des aspects insoupçonnables, des significations imprévues » écrit Sartre dans son essai Aller et retour. Dès que prononcée, la parole s’envole. Et peut-être n’avons nous pas employé le mot juste. Et peut-être cette phrase était-elle de trop. Mais il est trop tard. Notre parole est déjà en la possession d’autrui, et déjà celui-ci commence à l’oublier, à la déformer, car elle n’existe plus que dans son souvenir. On pourrait objecter à cela cependant que les textes aussi, tôt ou tard, échappent à leur auteur. Le texte écrit, un fois livré à son lecteur fait l’objet de gloses, de commentaires, d’exégèses sans fin. La « Parole de Dieu » elle-même, en se faisant « Écritures saintes », n’échappe pas à ce sort pas toujours enviable. Cependant, le texte demeure, au-delà des interprétations, pour les démentir au besoin.

Cette rémanence du support matériel de l’écriture offre une stabilité qui incite à plus de maîtrise : la pierre, le papyrus, le parchemin, le papier, dépositaires de la graphie, matérialisent les mots. Le récit oral devient ainsi Histoire. Par l’histoire, nous pouvons conserver et transmettre de génération en génération les acquis de notre culture. Cependant, si l’écriture n’avait sur la parole que l’avantage de la pérennité, d’ailleurs toute relative, de son support, on comprendrait mal sa nécessité. Après tout, les griots africains en transmettant oralement l’histoire et les histoires de leur peuple ont assuré aussi adéquatement que des livres la transmission de leur civilisation.

Aussi adéquatement, mais peut être pas aussi efficacement. C’est la commodité de l’écriture et son accessibilité, deux propriétés qui ne sont pas intrinsèques à l’écrit mais qui lui ont été conférées par le développement de techniques de production et de reproduction appropriées, qui en ont développé l’usage au point de la rendre indispensable. Ainsi, de nos jours, l’écriture fait partie intégrante de notre environnement quotidien (ne pas savoir écrire et lire, c’est-à-dire décoder un message écrit, est un sérieux handicap) et de toute notre organisation sociale.

Cette omniprésence de l’écriture n’en fait pas seulement un instrument efficace de communication et de conservation de l’information, mais aussi du même coup un puissant instrument de régulation de la société et de contrôle de l’individu.

À partir du moment où l’usage de l’écriture s’est généralisé, la société s’est appuyée sur l’écriture pour conférer aux décisions un caractère officiel que la parole donnée ne suffisait plus à garantir. Dans nos sociétés, une loi ne devient impérative que lorsqu’elle est sanctionnée par un texte. Et que deviendrait l’assurance du fonctionnaire s’il ne sentait derrière lui cette force incontestable du règlement écrit? De la civilisation de l’écriture à la civilisation de la paperasserie, il n’y a qu’un pas. L’angoisse de l’individu face au refus de la parole et au mur des dossiers a été très bien exprimée par exemple dans Le Procès de Kafka. L’écriture peut même devenir pour la société un moyen de contrôler les agissements de ses membres (fiches de police, casiers judiciaires, cartes d’identité…). C’est pourquoi les régimes totalitaires s’accompagnent souvent d’une administration fortement bureaucratisée avec tout ce qu’elle comporte d’écritures (inutiles ?).

L’écriture totalitaire fige la pensée, momifie la créativité, adresse une fin de non recevoir à toute mise en question. N’est-ce pas la raison pour laquelle Socrate accusait l’écriture de rester lettre morte et lui préférait le dialogue, véritable accoucheur des âmes? « L’écriture », dit Socrate dans le Phèdre, « a de graves inconvénients, tout comme la peinture. Les produits de la peinture semblent vivants, mais posez leur une question, ils gardent gravement le silence. Il en est de même des discours écrits. »

Moyen de communication pratique et puissant, fondement de notre organisation sociale, moteur du développement des connaissances, l’écriture est aussi un mode spécifique de la création esthétique. Pour toutes ces raisons, nous écrivons.

Rudyard Kipling, dans Histoires comme ça  fait dire à deux de ses héros qui viennent de découvrir l’écriture: « Je crois que nous venons de découvrir le Grand Secret ».

SOURCE http://www.ac-grenoble.fr/

Une réponse à “Qu’apporte donc l’écriture ?”

  1. Ne pouvant vous entendre parler de ce texte que j’ai apprécié cette page en écriture l’a permis.


Laisser un commentaire

Vous devez être Identifiez-vous poster un commentaire.

A Book Please |
Quidam |
Mon Sang d'Encre |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Lectureinfernale
| Un pour tous tous pour un
| Laloba54