26 janvier 2016 ~ 0 Commentaire

L’ETE 36

ETE 36

Sur le chemin du meeting, ils passèrent devant une « soupe populaire » servie par l ’ « Association des Dames françaises ». Victoire se souvient que sa tante Marguerite tenait « ouvroir » au profit de cette organisation. Elle n’avait jamais réfléchi au fonctionnement des bonnes œuvres ; aujourd’hui, la banderole « secours aux militaires en cas de guerre et aux civils dans les calamités publiques » lui apparaissaient dans sa naïveté et sa ruse. Assimiler le chômage à une calamité dégageait la responsabilité des patrons. Pendant que les maris licenciaient, les épouses servaient la soupe aux sans-travail, avec un dévouement qui leur rappelait 14. Tout le monde y trouvait son compte. Victoire était-elle en train de comprendre les malices de sa classe ?

Etait-ce cela que son professeur de philo appelait la « prise de conscience », à propos de Simone Weil ? Suffisait-il de se rendre à un meeting de banlieue, la main sur l’épaule d’un petit crieur de journaux ? Conclusion provisoire ; on pouvait rejoindre d’autres milieux, mais par étapes lentes, jamais complètement, et non sans peine, ni sentiment de solitude, d’exclusion.

Ainsi restait-elle à l’écart des farandoles que garçons et filles en salopettes formaient dans l’usine occupée, au son de l’accordéon. Des luminions de bal musette pendaient aux poutrelles. Des colis s’amoncelaient devant le bivouac des grévistes. Victoire dissimula son béret rouge, qui lui avait valu lazzi et pincements de fesses. Ses préjugés volaient en éclats. On lui avait appris (personne en particulier, c’était ainsi, écrit dans son berceau de piqué blanc) que les pauvres, ça devait exhiber des moignons aux porches des églises, faire la queue à la soupe populaire dans des tintements de bidons, ça ne pouvait ni rire ni danser, sinon avec la vulgarité étourdie des bonnes et, au bout, des drames sordides ; fausse couche dans une arrière-cour puant le crime, amant ivrogne à foulard rouge sang, prostitution, coups de surin sur les fortif, chancres au visage, hôpital, mort infâme au milieu de religieuses à cornettes, glissant sur le lino, transparentes, elles, comme des cierges, pardonnant d e leur bouche desséchée par les hosties …

Son état de fille mère ne suffisait pas à la rapprocher de la fête populaire. Elle devrait attendre que l’ail ne l’écœure plus, que poings tendus et drapeaux rouges n’évoquent plus pour elle des vengeances au coutelas, troquer le bridge pour la belote …

L’air de l’Internationale l’émouvait aux larmes, mais elle ne savait, des paroles, que la parodie beuglée, sous la douche, par son frère mussolinien : « car l’eau mi-né-raaa-le remplacera le vin ». Elle s’interdisait de mêler sa voix à celle d’ouvriers qui chantaient l’hymne depuis le biberon, comme elle le Tantum ergo. Le manoir des La Landriais, la Packard de tonton Yves, les bagues que tante Marguerite, depuis le Front populaire, cachait sous son corset, épinglées dans un gant de toilette ; Victoire aurait donné tout cet héritage pour la joie de brailler le « genre humain », comme Raymond, de sa voix fausse, et déjà cassée, de Parigot.

Extrait page 136…

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