24 janvier 2016 ~ 0 Commentaire

UNE FEMME

une femme

Elle était une mère commerçante, c’est à dire qu’elle appartenait d’abord aux clients qui nous « faisaient vivre ». Il était défendu de la déranger quand elle servait (attentes derrière la porte séparant la boutique de la cuisine, pour avoir du fil à broder, la permission d ‘aller jouet, etc…). Si elle entendait trop de bruit, elle surgissait, donnait des claques sans un mot et repartait servir. Très tôt, elle m’a associée au respect des règles à observer vis-à-vis des clients – dire bonjour d’une voix clair, ne pas manger, ne pas se disputer devant eux, ne critiquer personne – ainsi qu’à la méfiance qu’ils devaient inspirer, ne jamais croire ce qu’ils racontent, les surveiller discrètement quand ils sont seuls dans le magasin. Elle avait deux visages, l’un pour la clientèle, l’autre pour nous. Au coup de sonnette, elle entrait en scène, souriante, la voix patiente pour des questions rituelles sur la santé, les enfants, le jardin. Revenue dans la cuisine, le sourire s’effaçait, elle restait un moment sans parler, épuisée par un rôle où s’unissaient la jubilation et l’amertume de déployer tant d’efforts pour des gens qu’elle soupçonnait d’être prêts à a quitter s’ils « trouvaient moins cher ailleurs ».

C’était une mère que tout le monde connaissait, publique en somme. Au pensionnat, quand on m’envoyait au tableau :  » Si votre maman vend dix paquets de café à tant » et ainsi de suite (évidemment, jamais cet autre cas, aussi réel, « si votre maman sert trois apéritifs à tant »).

Elle n’avait jamais le temps, de faire la cuisine, tenir la maison « comme il faudrait », bouton recousu sur moi juste avant le départ pour l’école, chemisier qu’elle repassait sur un coin de table au moment d e le mettre. A cinq heures du matin, elle frottait le carrelage et déballait les marchandises, en été elle sarclait les plates-bandes de rosiers, avant l’ouverture. Elle travaillait avec force et rapidité, tirant sa plus grande fierté de tâches dures, contre lesquelles pourtant elle pestait, la lessive du gros linge, le décapage du parquet de la chambre à la paille de fer. Il lui était impossible de se reposer et de lire sans une justification, comme « j’ai bien mérité de m’asseoir » (et encore, elle cachait son feuilleton, interrompu par une cliente, sous une pile de vêtements à raccommoder). Les disputes entre mon père et el le n’avaient qu’un seul sujet, la quantité de travail qu’ils fournissaient l’un par rapport à l’autre. Elle protestait, « c’est moi qui fais tout ici ».

Mon père lisait seulement le journal de la région. Il refusait d’aller dans les endroits où il ne se sentait pas à « sa place » et de beaucoup de choses, il disait qu’elles n’étaient pas pour lui. Il aimait le jardin, les dominos, les cartes, le bricolage. Il lui était indifférent de « bien parler » et il continuait d’utiliser des tournures de patois ; Ma mère, elle, tâchait d’éviter les fautes de français, elle ne disait pas « mon mari », mais mon époux. Elle hasardait quelque fois dans la conversation des expressions dont on n’avait pas l’habitude, qu’elle avait lues ou entendu dire par des « gens bien ». Son hésitation, sa rougeur même, par peur de se tromper, rires de mon père qui la chinait ensuite sur ses « grands mots ». Une fois sûre d’elle, elle se plaisait à les répéter, en souriant s’il s’agissait de comparaisons qu’elle sentait littéraires (« il porte son cœur en écharpe » ou « nous ne sommes que des oiseaux de passage »…) comme pour en atténuer la prétention dans sa bouche. Elle aimait le « beau » ce qui fait « habillé », le magasin du Printemps, plus « chic » que les Nouvelles Galeries ; naturellement, aussi impressionnée que lui par les tapis et les tableaux du cabinet de l’oculiste, mais voulant toujours surmonter sa gêne. Une de ses expressions fréquentes ; « Je me suis payée de toupet » (pour faire telle ou telle chose). Aux remarques de mon père sur une toilette neuve, son maquillage soigneux avant de sortir, elle répondait avec vivacité : « Il faut bien tenir son rang » !

Extrait page 46…

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