24 janvier 2016 ~ 0 Commentaire

MOI L’INFIRMIER DES FOUS

moi-l-infirmier-des-fous-Ils arrivent un par un, les premiers en trottinant, les autres accrochés au mur granuleux, traînant les pieds comme s’ils comptaient leurs pas, à peu près propres de peau et de vêtements, fleurant le savon grossier et le désinfectant. D’abord les plus jeunes qui savent encore ouvrir un robinet, reconnaître le froid du chaud et ne pas s’écrouler sur le carrelage. Puis les débiles et les amnésiques possédant encore des bribes de souvenirs et connaissant vaguement l’usage du gant. Enfin les vieillards guidés, décrassés et brossés à coups de patience. Le panneau en rectangle distinguant la cuisine, réduit obscur et froid où l’on essaie de réchauffer les plats, de la salle à manger, déforme les silhouettes et les visages. A travers cette vitre embuée de souffles grisâtres, je les devine et je les compte comme un berger ses moutons.

Au premier quartier, en effet, qui occupe toute la barre verticale du bâtiment en U, au rez de chaussée, et où j’ai échoué après sept mois d’enfer au septième quartier, m’est échue la fonction de garde-chiourme et clown d’une ribambelle de malades habitués à l’indifférence et au sadisme de soi-disant infirmiers en psychiatrie.

Quand je suis arrivé le premier jour, l’interne a lunettes, assistant du médecin-chef jamais présent d’ailleurs, m’ad dit :

-          Il paraît que vous vous entendez bien avec les malades. Alors occupez-vous de les distraire.

Il s’en trouve toujours le matin, après la toilette pour s’égarer dans le couloir conduisant à droite vers la cour et bifurquant à gauche vers le septième quartier. Alors je compte et recompte pour arriver à trente-sept, car au premier aussi c’est la surcharge ; douze de trop, et des lits sont dressés le long des murs humides du couloir comme dans un hôpital en temps de guerre.

S’avancent maintenant trois femmes qui, par la volonté du médecin-chef loguent dans la même chambre, et qui, par leur volonté à elles, ne se séparent pas de la journée. Sans pourtant jamais se parler, à peine se regarder, mais liées par une sorte de fil invisible, et par la même folie qui se tient dans leur mains. Louise, la plus âgée en années mais la plus jeune en visage, a les deux mains en paire de ciseaux. Elle marche, elle dort et elle vit l’index et le majeur sans cesse en train de couper un objet imaginaire, les trois autres doigts repliés, contractés comme une griffe. De pus, sa bouche en forme d’œuf s’ouvre et se referme au même rythme que la cisaille de ses doigts, et elle parcourt ainsi le quartier, toujours suivie de ses compagnes. Emilie, visage boursouflé et orné d’une moustache bien frisé, entraîne avec la main droite perpétuellement fermée qui n’est plus qu’un poing à la paume pourrie et noire ; Depuis des années, les infirmiers essaient de la nettoyer de ses escarres avec un coton-tige imbibé d’alcool et d’antiseptique, mais la main refuse de s’ouvrir. Emilie imprègne le quartier de sa seule puanteur dont même l’au de javel ne peut venir à bout.

C’est à l’odeur aussi que l’on reconnaît les allées et venues d’Eugénie, ultime élément de ce trio des mains folles, qui porte au creux des siennes, l’une ou l’autre, selon les jours, un oiseau mort. Les rares moments où Eugénie s’éloigne, c’est pour rôder dans la cour à la recherche d’une proie, et sa main n’est jamais vide. Et puis, à l’image de Félix le Chat, elle croque les oiseaux, avec tête, plumes, pattes, tripes et quand sa main n’empeste pas, c’est sa bouche car tous ces oiseaux sont souvent crevés depuis longtemps. Personne ne songe à lui enlever ces moineaux ou ces rouges-gorges ce serait, paraît-il, lui ôter sa raison de vivre. Sa déraison plutôt.

Main en ciseaux, main fermée, et main à oiseaux s’avancent donc et s’assoient à la même table de vois où elles s’assiéront le restant de la vie. Elles appartiennent désormais aux pierres de l’asile comme celui qui ferme la marche et qui, lorsque j’entre à la suite de mon troupeau, me tape fort sur l’épaule et le ventre. C’est Adimoumou. Un petit corps compressé avec, vissée dessus, une tête énorme presque carrée, des bras enveloppés de poils, des mains de canard et des yeux ronds et rougeaud insupportables à fixer. Il répète à sept heures ce qu’il dira à huit, à neuf, à dix, et toute la journée….

Extrait page 91…

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