13 janvier 2016 ~ 0 Commentaire

Une trace tangible et irréversible


ECRIREPhilippe Meirieu, auteur d’un petit ouvrage intitulé comme le sujet de cet article « Pourquoi il est difficile d’écrire, souligne, lui, une autre facette intimidante de l’écriture. Il cite deux auteurs, Jean-Louis Chiss et Jacques David, qui résument bien la situation : « L’angoisse de la page blanche, la peur de faire une simple lettre, les réticences, affichées ou non, à remettre un travail écrit, sont autant de symptômes d’une difficulté à accepter que des propos soient irrémédiablement inscrits dans l’histoire d’une personne . »

Comme dit le proverbe, « les écrits restent », et peuvent – et sont même destinés en général à – être lus par quelqu’un. Car, même si le scripteur n’a pas d’interlocuteur, il a en général un ou plusieurs destinataires, qu’ils soient connus ou inconnus. Sauf dans le cas des écritures purement mnémotechniques – listes de courses ou journal intime –, nous rédigeons avec l’inquiétude subliminale que ce quelqu’un comprendra ou ne comprendra pas, aimera ou n’aimera pas, jugera notre production, s’il ne s’en moque pas franchement. C’est pourquoi écrire, c’est s’engager, c’est produire des énoncés qu’à un certain moment on ne pourra plus changer et qu’il faudra bien montrer. Ce côté irréversible est, selon P. Meirieu, une source importante de difficultés face à l’écriture d’un texte tant soit peu personnel.

Reste que cette rémanence de l’écrit a été vue de manière très positive par les spécialistes de la « littératie », qui ont vu dans l’invention de l’écriture une véritable « révolution pour l’intellect », ayant eu un impact profond sur l’histoire de la pensée humaine. Selon Jack Goody, Walter Ong, David Olson et quelques autres, l’écriture ne fait pas que transcrire un message : en en fixant la lettre, elle met en évidence les imprécisions et les contradictions qu’il peut comporter. Elle rend donc comparables et critiquables des énoncés qui auparavant ne l’étaient pas. Par retour, l’écriture aurait donc contraint les hommes à plus de cohérence, de rationalité et de précision. Tout en soulageant la mémoire, l’écriture a donc apporté de nouvelles exigences de rigueur, celles-là même qui rendent la formulation d’un texte écrit plus coûteuse en réflexion qu’un propos oral.

À part cette peine, l’écrit a toutes sortes de qualités et d’avantages, dont le premier est de circuler indépendamment de la personne qui en est l’auteur. Cette caractéristique intéressante est aujourd’hui concurrencée par bien d’autres technologies, numériques, ou non, qui nous permettent de faire voyager la voix et l’image. On a donc pu annoncer le déclin programmé de l’écriture. Or rien n’est moins sûr : jamais on a autant écrit que depuis qu’Internet, le courrier électronique et les SMS téléphoniques existent. Face à ce phénomène, deux explications bien différentes sont fournies. L’une, teintée de critique, affirme que cette écriture-là n’est plus ce qu’elle était : les messageries, par exemple, avec leur capacité dialogique en temps réel, en feraient une sorte de bavardage écrit. Quant aux SMS, ils seraient la ruine de la langue et de l’orthographe.

Mais tout cela ne justifie pas qu’on les préfère. L’écrit a des propriétés que l’on oublie souvent de considérer : celles de maintenir une distance entre un auteur et son lecteur, d’autoriser la réflexion et de ralentir les interactions. P. Meirieu cite un exemple frappant : celui d’un adolescent qui préfère de loin laisser un petit mot à ses parents disant « ce soir, je sors. Ne m’attendez pas », plutôt que de leur téléphoner ou d’attendre leur retour. En l’occurrence, l’avantage est simple : cela évite une discussion. Cette prise de distance par l’écrit a de nos jours des applications beaucoup plus larges et visibles. Le 22 août dernier, le journal Le Monde consacrait un article au boom des SMS et autres messageries : 10 milliards par jour de téléchargementmessages sur Facebook dans le monde, 280 SMS par personne et par mois en France. Les adolescents en écrivent 83 par jour, 2 500 par mois. Interrogées, de jeunes personnes expliquaient que ce n’était pas par économie, mais par préférence : moins intrusif, moins stressant que l’appel téléphonique, le SMS est en quelque sorte plus poli et presque aussi rapide que la parole. Une maman lui reconnaissait même les qualités typiques de l’écrit : « À l’oral, je peux bafouiller, chercher mes mots. Par écrit, je prends le temps pour être bien comprise. » Après tout, il n’est pas si difficile d’écrire. On s’y fera peut-être un jour.

 SOURCE http://www.scienceshumaines.com/

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