28 décembre 2015 ~ 0 Commentaire

DISPARUE DANS LA NUIT

 

dans la nuitSon bandana noué à la flibustier sur le capuchon du sweat, Momo essayait de battre son record de descente aux quartiers. Vingt-deux minutes ; Il bondissait du trottoir vers la rue remontait, slalomait au milieu des passants, se faisant tirer par les camions dont les gaz d’échappement lui réchauffaient les cuisses. Les plus dingues, c’était les postiers, des vrais fous du volant. Le cœur n’y était pas. S’il osait il irait quand même  à la pharmacie. Trop mouilleur pour désobéir à Karim. Sa mère aussi avait dit : n’oublie pas. N’oublie pas le chèque, le livret, les vignettes, et va à la pharmacie d’Intérêt Public, c’est moins cher. Tu n’oublieras rien ?

Non maman. Il avait juste perdu la boule à cause d’une morue.

Franchi les piliers de l’autoroute aérienne il consulta sa montre, à bout de souffle. Vingt-trois minutes et cinquante secondes. Ce putain de vent neigeux l’avait freiné. Il ôta son bandana, l’essora, rabattis sa capuche en arrière et repartit tête nue, brave petit voyou d’Arabe au mieux avec les autorités, bien respectueux des morues françaises et des lois. Pas le moment de merder. Il était en mission. Vicky l’attendait.

Celui-ci tenait une gargote chinoise, le Cil d’Or, à l’entrée du passage aux Boules. Des lanternes rouges se balançaient au-dehors. Là se retrouvaient les derniers arrivants des boat people, tous à la recherche d’un toit, d’un permis d’exister, d’une épouse, du jour suivant. Vicky, Laotien travesti, parlait toutes les langues de la rue marseillaise : malien, vietnamien, français, marocain, tchèque. Le payaient ceux qui pouvaient. Le soir, de belles bagnoles stationnaient pas loin. Vicky baissait les stores, tamisait l’éclairage et la nuit s’encanaillait. Des jeunes gens en kimono se perchaient sur des tabourets d’entraîneuses, d’autres à moitié nus se déhanchaient sur un podium. Effeuilleuses, effeuilleurs, passes rapides au fond du troquet. Vicky lui-même, après quelques joints, se glissait parfois sous les tables des consommateurs influents. Il servait aux îlotiers d’éponge à renseignements quant à l’immigration clandestine. La police, le ménageait. Qu’il ramassât du fric au noir ou turlutant les vieux caïds chinois fumeurs d’opium leur importait peu tant qu’il bavardait.

A l’insu des flics, le manège du deal desservait régulièrement la gargote à la faveur de tous les trompes l’œil : baluchon d’une morveuse, couffin répugnant d’un nouveau-né qui relevait des urgences, grossesse de gamine encloque  par un pirate birman, cercueil de chien, pâtés impérieux. Prévenu, Karim envoyait son commis. Le rôle de Momo se bornait à confier sa planche à Vicky, le temps d’avaler une omette fooyong arrosée de bière chinoise à trois degrés. La dernière bouchée dans le bec il récupérait sa planche et regagnait la cité, a peur au bide. Karim l’attendait. La planche disparaissait au pressing. Pas de questions, jamais. Je mets ton pognon de côté, Momo, pour plus tard.

Ce serait dangereux maintenant. Tu t’imagines achetant des merguez avec la gold express de l’American ? Karim avait une confiance aveugle en son benjamin. C’était le sentiment qu’il cherchait à lui donner. Le minus en connaissait trop sur le deal pour ne pas ne savoir en danger de mort à la première indiscrétion.

Au carrefour des Trois-Anges, il fit un détour pour la rue Massenet. Il aimait passer devant le collège Floride où t’avais toujours des petites morues bien maquillées, bien lavées, qui clopaient la tête haute et fumaient dans leurs cuirs trop grands. Elles te regardaient jamais, les chiennes, elles baissaient les yeux comme si tu leur montrais ton zob, elles te méprisaient. Le genre de morues auxquelles on répétait : « Plaquez bien vos miches avec les Arabes, c’est tous des violeurs, et plaquez vos yeux »….

Extrait page 145 - JE VENDS CE LIVRE ICI : http://bibliothequecder.unblog.fr/2014/10/28/disparue-dans-la-nuit/

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