26 octobre 2015 ~ 0 Commentaire

L’écriture me jette dans le monde

 

 

Marie-Hélène Lafon est entrée en écriture comme en transhumance intérieure.
Elle est tard venue à l’écriture, à trente quatre ans, en 2001, pour une publication à 39 ans. Elle en aura fait sa nouvelle vie, osant transgresser les lieux d’origine, et l’usage habituel de la langue. Une dizaine de livres après elle aura balisé son passage terrestre.

Se jeter dans le monde

« Écrire ça commence comment ?
J’ai attendu longtemps. J’avais trente-quatre ans, c’était à l’automne 1996, et j’ai eu le sentiment de manquer ma vie, de rester à côté ; j’étais comme une vache qui regardait passer le train et les vaches ne montent pas dans les trains. Je me suis assise à ma table et j’ai commencé à écrire « Liturgie », le texte court qui donne son titre à mon deuxième livre publié. Je suis montée dans le train de ma vie, et n’en suis pas redescendue depuis. Non pas qu’écrire soit toute la vie, toute ma vie ; mais je dis volontiers qu’écrire est pour moi l’épicentre du séisme vital ; ou que je ne me sens jamais exister aussi intensément que quand j’écris.

Je dis aussi que j’écris à la lisière, en lisière. C’est d’abord sociologique ; je viens de loin, d’un monde, une famille de paysans du Cantal, où le livre existait peu, où, à l’exception d’une grand-tante restée vieille fille, la tante Jeanne, personne, jusqu’à ma sœur et moi, n’avait fait d’études, où, en d’autres termes, il n’allait pas du tout de soi d’entrer en littérature, d’abord avec les livres lus, ensuite avec ceux que l’on tend à écrire et que, je le constate, on écrit et publie, on étant indéniablement moi. Lire des livres pour étudier, pour avoir un métier, pour devenir par exemple fonctionnaire, professeur, comme ma sœur et moi l’avons fait, est licite, voire encouragé ; un tel parcours, bien que courant dans les années soixante-dix, peut même passer pour un objet de fierté ; mais écrire des livres, c’est une autre affaire, ça sépare, ça échappe. Je suis dans cette échappée, cette séparation du lieu d’origine sociale et culturelle, Par ce fait même, je suis à distance, je reste à distance aussi du milieu d’accueil, dirais-je, celui dans lequel se passe ma vie, ici et maintenant ; c’est l’apanage des transfuges sociaux, d’où qu’ils viennent. C’est ce que j’appelle être à la lisière, entre deux mondes, en tension entre deux pôles, tension féconde et constitutive, je le crois, de l’écriture. » (Marie-Hélène Lafon pour la Bibliothèque de Saint-Étienne le 09 février 2009).

Elle est en tension perpétuelle entre son pays de jadis et son pays actuel, Paris.

Elle n’est en rien un écrivain régionaliste, elle n’embellit pas le réel âpre, dur,  c’est « une écriture de la terre, une écriture du monde paysan, mais sans jamais être une écriture du terroir ou même régionaliste. Car si je suis issue de ce monde rural, je n´ai jamais été un écrivain de terroir. Je suis aux antipodes de cela ». 

Sa lucidité lui permet de redonner les aspects de son monde en voie de disparition. Ce monde qui n’en finit pas de finir à petit feu.

Elle reste fidèle à sa terre, et sa langue forte, dense sans complaisance, est « un tombeau » vibrant pour son pays. Elle traque avec ses mots ce qui est à peine dit dans ce territoire de taiseux. Elle sait rendre compte du « silence rugueux », du refus de parler de soi, de se dire, de ceux qui vivent au ras du réel. Presque jamais de dialogues dans ses livres, car on ne se parle que pour le concret et l’utile et non pour échanger.
Elle doit rebâtir sa demeure loin de sa demeure natale, mais toujours irriguée par elle.

Elle refuse toute nostalgie, toute volonté de retour, elle écrit une langue qui « fait honneur » à ce monde et ses habitants. Elle conserve ce qu’elle nomme « le lien nourricier » avec ce pays.
Elle a un rapport charnel, sensuel, organique avec les éléments, les saisons, les choses, les sensations qui irriguent le corps. Et elle sait le restituer, elle qui a laissé son enfance terrienne pour affronter et vivre en ville, « univers minéral, sans silence, avec la promiscuité des autres » alors que l’on connaissait les espaces et le silence enroulé aux jours ; Ainsi dans Album « qui est un abécédaire choisi, où l’on irait de Arbres à Vaches en passant par Chiens, Journal, ou Tracteurs. 

Ce serait l’os des choses, leur velours ; et comme une déclaration d’amour répétée vingt-six fois. ».

Et cela sous forme d’un bouquet de prose poétique, et qui forme, d’après elle, « le socle de son écriture ». Cet inventaire de ce qui la tient au monde, des arbres, des choses, des êtres, forme le plus lumineux de ses mots.

Ses romans ont tous un lien de filiation entre eux et disent l’histoire de ce monde à bas bruit, avec amour, et lucidité. Comment on les vit, comment on les quitte (Les pays). Si elle est partout dans ses mots, elle sait les détourner, les transformer, les métamorphoser pour atteindre à un certain universel.

Par les petits rituels énoncés : le journal La Montagne, ses pages froissées, et sa lecture en commençant par les annonces de décès, reliant les gens à la mort et au temps des autres, par les « choses vertes » -vent, rivière, vallée-, par les odeurs et les bêtes, tout est dit.
Et dit dans une sorte de langue granitique, battue par les herbes de la solitude, de la lumière des arbres, et du mystère des êtres. Et surtout et encore les vaches qui sont son repère fondamental.

lire l’article sur Marie-Hélène Lafon

ici http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/lafon/lafon.html

 

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