25 septembre 2015 ~ 0 Commentaire

LA DEROBADE

EXTRAIT DU LIVRE  

LA-DEROBADEJ’aurais pu répondre au flic qui me demandait pourquoi, que c’était simplement parce que j’en avais marre qu’on soit six à se laver les dents avec la même brosse, frottée sur un savon de Marseille croupissant sur l’évier, ou encore que la chasse aux punaises ne me passionnait plus.

« Tu m’prends pour un con ou quoi ? » aurait-il hurlé, le visage congestionné tandis que son poing s’écrasait sur le bureau, déplaçant des kilos de poussière. Je n’ai rien fait de tout ça. J’ai dit le plus tranquillement possible :
« Un homme m’avait donné rendez-vous là ; je l’attendais. »
Il a enchaîné, narquois, laissant filtrer entre ses paupières de batracien un regard inquisiteur.
« Les dix-huit autres aussi avaient rancard, j’suppose ? »

J’ai baissé la tête, fouillé dans mon sac, allumé une gitane filtre. Il a continué de taper son rapport en me posant des questions auxquelles je répondais le plus évasivement possible. En fait, ce qui me dérangeait le plus à ce moment-là, c’est qu’il ne fasse pas la différence entre les autres et moi : ça m’aurait laissé un espoir.
« Vous savez, monsieur, moi, c’est la première fois, la première. »

Il s’en foutait, vous ne pouvez pas imaginer à quel point ! M’entendait-il ? J’ai eu la brutale sensation d’un coup de poing à l’estomac lorsqu’il a dit : « Si c’est ça, on va te passer à la photo. » Ça a pris une tournure définitive dans ma tête, je me suis retenue pour ne pas le supplier, ne pas me mettre à genoux. « Je vous en prie, soyez bon, je ne recommencerai plus, promis, juré. »
Ç’aurait été beau, tiens ! Ma cote d’amour auprès des copines, quelle chute ! Toute une réputation à refaire pour un instant de faiblesse ; heureusement, je me suis reprise en annonçant du bout des lèvres : « Vous faites erreur, je vous assure, vous voyez bien que je ne suis pas habillée comme les autres ! »

La rafle avait eu lieu en début de soirée ; ayant été occupée tout de suite, je n’avais pas eu le temps de me changer et portais encore ma robe de ville alors que les copines étaient déjà en robe de scène.
Mon poulet ne daigna pas s’attarder à ces détails vestimentaires. Clic-Clac ! Petit point final au bas d’une page bien remplie, trop à mon goût : j’attendais le : « Bon, ça va ! Tu peux sortir, on va passer à une autre ! »

La formule magique se fit attendre ; il se relisait, mon poulagat ! J’en profitai pour balancer un coup d’œil aux copines qui occupaient les trois autres bureaux ; Kim répondait, machinale, en soufflant la fumée de sa Marlboro super longue dans la gueule du flic qui l’interrogeait.
Pour Pascale, c’était simplement la panique, sa première rafle, la mienne aussi, avec la différence que j’étais passée au travers durant un an ! Pascale avait débuté la veille. Le choc émotionnel, ça existe, vous savez. Dès qu’on eut pénétré dans le couloir du quai des Orfèvres, la voilà qui s’est mise à pisser tout debout en marchant : un vrai déluge, elle pleurait, pissait, les autres riaient, j’ai ri moi aussi, pour ne pas faire comme elle.
Plus tard, on nous a fait asseoir sur des bancs dans un couloir jaune sale en attendant d’être interrogées. Pascale a redoublé ses pleurs, elle disait qu’elle n’aurait jamais dû, en tendant un visage brouillé de larmes vers Brigitte. C’est à ce moment-là que les autres se sont prises de trac.

« Regardez, mais regardez-moi cette connasse, jamais elle ne tiendra le coup, elle va nous faire tomber la taule, c’est clair comme du jus de boudin ! »

Elles ont parlé toutes en même temps, sans tenir compte de la présence des deux mannequins qui prenaient racine dans le coin de la porte. L’inquiétude a remplacé la méfiance.
« Où t’en es, dis ? Tu veux qu’on s’retrouve à la rue à cause de ta connerie, c’est ça ? Remets-toi, nom de Dieu ! Les lardus vont t’voir belle comme un soleil, c’est pas l’heure de jouer les cavettes, n’oublie surtout pas : t’étais là par hasard, t’avais rancard avec un mec rencontré à une terrasse. Il s’appelle Georges, Jacques, au choix ; à part ça, tu connais personne, personne. Entendu ! Y a pas de chambre à payer, t’as jamais vu aucune d’entre nous ! La taulière n’existe pas, les chasseurs, tu sais pas c’que c’est ! D’accord ? »

Elle opinait de la tête, la nouvelle, en ramassant la morve qui coulait sur ses mains crispées. La Zone a tiré un mouchoir de son sac.
« Ça suffit, essuie ton pif ! » Elle a allumé deux gitanes filtres, une qu’elle m’a tendue :
« Fais une prière pour pas qu’elle s’allonge ! »

Je cède ce livre ici :  http://bibliothequecder.unblog.fr/2014/09/29/la-derobade-de-jeanne-cordelier/

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