02 juillet 2015 ~ 0 Commentaire

LES ARCANES DU CHAOS

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Le vendredi était le jour du Shoggoth. Yael adorait le Shoggoth. C’était un nom qui lui allait bien. Souvenir d’une des créatures des jeux de rôles qu’elle pratiquait au pensionnat, le Shoggoth était un monstre gélatineux avec des centaines d’yeux un peu partout. Exactement comme son client du vendredi.

Un homme obèse, couvert d’une gabardine qu’il décorait de dizaines de globes oculaires épingles sur le tissu imperméable. Car Yael vendait des yeux. Entre autres. Des animaux morts également. Elle travaillait chez Deslandes, la maison parisienne de taxidermie célèbre depuis plus d’un siècle et demi. Cela faisait deux ans qu’elle y était entrée, un été, pour gagner un peu d’argent. Le métier était intéressant, original. Et le provisoire avait duré, ancrant la jeune femme dans une voie professionnelle éloignée de sa formation et de ses diplômes. Son parcours d’étudiante avait été difficile. Ne sachant que faire après un bac obtenu à dix-neuf ans, elle avait opté pour Lettres modernes à la faculté. Une licence décrochée en quatre ans, et elle partait effectuer une année supplémentaire… aux États-Unis.

Sur un coup de tête, après avoir lu une brochure, elle avait fait des pieds et des mains pour finaliser son dossier d’échange ayant pour cadre « La littérature et l’expansion des frontières du langage ». Elle avait passé un an à Portland, dans l’Oregon. Une année plutôt mitigée, elle ne s’était pas sentie à son aise là-bas, et était rentrée tandis qu’un tueur en série sévissait sur la ville et sa région, distillant une psychose de l’étranger qui rendait le climat détestable. Pendant un an encore elle avait vainement tenté de s’accrocher à un projet de maîtrise tout en enchaînant les petits boulots : serveuse le soir ou vendeuse de prêt-à-porter, jusqu’à passer un matin de juillet devant la vitrine de cette étrange échoppe. Une annonce scotchée au carreau stipulait qu’on recherchait quelqu’un pour l’été…

Et deux ans plus tard elle était encore là. Ses velléités de maîtrise envolées par la même occasion. C’était un métier varié. Elle recevait les clients, les conseillait, classait les arrivages de minéraux, d’insectes séchés, procédait au séchage des papillons qui ne manquaient pas d’être expédiés par caisses entières… En revanche, elle n’était pas en charge de la naturalisation. Son collègue, Lionel, s’en occupait. Vider les chiens des vieilles clientes pour les bourrer d’étoupe ne la tentait pas.

Tous les jeudis soir, Yael réceptionnait les stocks d’yeux en verre qui servaient à remplacer ceux des animaux empaillés. Chaque paire était unique, son fournisseur ayant cette exigence de ne jamais fabriquer un œil pareil aux précédents. Et chaque vendredi, le Shoggoth venait systématiquement depuis plus de quatre mois pour étudier l’éventail de regards que Yael pouvait lui proposer.

Il s’en fabriquait des bijoux, y greffant une épingle pour l’ajouter à tous les autres sur son manteau, ou le montant sur un anneau pour s’en faire des bagues qui couvraient ses doigts boudinés.

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