27 février 2015 ~ 0 Commentaire

VILLA VORTEX

 

EXTRAIT DU LIVRE :

g_Le104a13PhiMenardVortex01Villa Vortex de Maurice G. Dantec, qui est le premier tome d’une trilogie intitulée Liber Mundi, a sans doute fait parler les critiques. Parler et non pas écrire. Dantec n’a d’ailleurs guère dû s’étonner des quelques réactions provoquées par son livre, lui qui remarquait fort justement, dans son Théâtre des opérations, que « quand l’horizon de la littérature se restreint aux moi des auteurs, c’est qu’elle se trouve déjà allongée dans le caveau de famille ». Nul doute sur ce point : la littérature française contemporaine n’est plus même un cadavre qui mime la vie, se souvient qu’il a vécu, bouge encore et, parfois, parle, d’une parole échangeable, soumise au plus offrant, monnayable comme l’est une marchandise, c’est-à-dire une catin. Bref, nous ne cessons d’entendre les râles d’alcôve d’une « parole putanisée », selon la trouvaille de Michel Waldberg qui n’évoque cependant pas la prochaine étape, à vrai dire déjà réalisée, celle d’une parole cette fois totalement aseptisée, clonée, donc pornographique dans sa répétition mécanique ou angotique, parole neuve, novlangue que plus aucun lien ne rattache désormais à la vie. La littérature française n’est donc plus une charogne mais un fantôme, mieux, un simulacre qui s’est totalement abstrait du réel, qui, tel l’idiot, s’est coupé de lui, sans même la ressource de convoquer, comme le roman de Faulkner, le bruit et la fureur.

Je ne surprendrai que les mauvais lecteurs ou les critiques qui ne font rien d’autre que s’entregloser en affirmant dès lors que l’intention la moins commentée du livre de Dantec est d’avoir justement voulu sauver l’écriture du naufrage. Aussi peu modestement qu’il convient à tout réel écrivain, le but poursuivi par l’auteur est ainsi péremptoirement posé : « faire (sur)vivre la littérature ». La déshumanisation incriminée du langage est une des conséquences de la réification totale de l’homme et du monde selon Dantec : « Il ne fallait plus s’étonner si le langage lui-même devenait ciment, dès lors que les artistes choisissaient d’œuvrer avec les bétonneurs […] (VV, 103). Il s’agira dès lors, pour le flic Kernal,  principal personnage de Villa Vortex, comme pour le romancier lui-même, de se lancer à la poursuite du langage édénique qui, selon Walter Benjamin, jouissait d’un réel pouvoir d’évocation, était capable d’appeler les choses et les êtres à leur existence, en les nommant. Avant que le langage des hommes ne soit rendu impuissant par la lèpre de ce que Benjamin appelle la « surdénommination », la parole était, vraiment, la « sorcellerie évocatoire » du poète. Mais, dans Villa Vortex qui évoque la phase terminale du cancer qui ronge la France et l’Europe, donc leur langage creux, les mots sont bien évidemment totalement séparés des choses, incapables qu’ils sont d’évoquer la moindre réelle présence. Totalement séparés ? Pour le mystérieux tueur en série poursuivi par Kernal, les mots et les choses ne font qu’un, il n’y a aucune coupure entre le désir et l’action, aucune séparation entre la matière même du mot et la chose, c’est-à-dire le corps torturé. Ainsi, les cadavres mutilés des jeunes filles que découvre Kernal, par un monstrueux procédé informatique inventé par le tueur, sont-ils capables de s’animer et, même, de parler ou plutôt de hurler, post-mortem, l’enfer de leur supplice. La parole réelle, celle des pauvres torturées, on le voit, vient d’une région dans laquelle il faudra pour Kernal ne pas craindre de s’aventurer. D’emblée encore, l’acte premier par excellence, le Fiat divin, est ici retourné et parodié par les hurlements des victimes qui, en somme, appellent à la vie, mais à une vie elle-même ridicule et grotesque, leur propre cadavre.

Dès lors, le vortex évoqué par Dantec est moins celui qui d’ici peu aura avalé la Ville moderne que le maelström tapi au sein même de son livre. L’auteur de Villa Vortex, comme le narrateur du conte de Poe, ne peut-il donc s’adresser à ses lecteurs qu’au moyen d’une ridicule bouteille jetée à la mer à laquelle il aura confié ses dernières paroles avant de sombrer dans le gouffre hurlant ? Fort bien car, c’est une chance inespérée, dans le danger croît aussi ce qui sauve puisque ce maelström est tout simplement la Parole, originelle, séminale, aujourd’hui rongée par la lèpre des « discours publicitaires et des ritournelles citoyennes » (VV, 64) mais qui, selon nombre d’auteurs (comme Léon Bloy, fort apprécié par Dantec ou Ernest Hello que cite Mard-Édouard Nabe dans Alain Zannini) regroupés par George Steiner sous l’appellation de « logocrates », renferme encore, faiblement, une lueur, rougeoyante dans le foyer de l’étymon, qu’il s’agira donc de ranimer pour espérer en faire un feu. Pour ces logocrates comme pour Dantec, le langage est donc « le miroir de l’Être », selon l’expression de Georges Bernanos. Se servir des mots pour ne strictement rien dire, c’est donc atteindre l’Être et le prostituer. Inversement, et là se trouve bien l’immense difficulté, peut-être même l’échec final du romancier, plonger dans la Parole n’est certainement pas une affaire vite expédiée de cicérone étourdi. Dans Monsieur Ouine, autre roman crépusculaire chantant la nuit du monde, autre œuvre à l’écriture lacunaire, tronquée, elliptique et énigmatique, autre roman policier dévoyé (mais avec un crime non élucidé et sans meurtrier) qui est une plongée dans le chaos et le Mal à nulle autre pareille, unique je crois dans la littérature occidentale, c’est le néant dans lequel va tomber le personnage éponyme, ancien professeur de langues, qui constitue paradoxalement le foyer de l’écriture, la matrice originelle depuis laquelle la parole bernanosienne s’est élancée, pour trouer de ses innombrables efforts l’obscurité des mots qui ne veulent plus rien dire, qui, pipés et moqués, ne servent plus qu’à grasseyer la ritournelle aigre de l’Arrière. Dès lors, l’écrivain, selon l’image mille fois jaunie mais néanmoins parfaitement juste, doit réellement ne pas craindre de pénétrer dans le royaume duquel Orphée puis Dante, pour nous délivrer leurs chants, sont revenus.

Cette plongée est un éveil. Celui auquel nous convie Dantec risque bien, à tout le moins, de nous surprendre, de nous prendre au dépourvu comme si nous étions conviés à ouvrir nos yeux sur l’espace noir de l’horreur, sur ce que nous ne faisions que soupçonner et qui à présent nous est indiqué sans détour : la vraie vie est la mort et, tout autant, la parole partout diffusée, la parole littéraire (donc, de nos jours, entièrement médiatisée) et intellectuelle de nos élites n’est rien d’autre qu’un simulacre, la mort et la putréfaction se donnant l’apparence de la vie.

Je suis vivant et vous êtes mort 

Qu’est-ce que Maurice G. Dantec a voulu nous dire avec Villa Vortex ? En grand lecteur de l’œuvre de Philip K. Dick, il n’est guère difficile de comprendre que Dantec a désiré analyser et illustrer avec son roman cette consternante banalité : nous sommes morts et c’est moi qui suis vivant. Moi ? Kernal, le personnage principal du livre ? Non, puisque ce flic est mort avant même que d’avoir commencé sa narration. Marc Naudiet alors, le mystérieux tueur en série que Kernal ne parviendra jamais à capturer ? Non car le meurtrier est décédé d’un cancer des os alors que le policier ne cessera d’amasser des preuves de sa culpabilité, dans une opiniâtreté un peu folle qui le rapproche du policier du roman de Dürennmatt intitulé La Promesse. Les cadavres des pauvres suppliciées, qui sont encore capables de parler par un montage informatique astucieux du tueur ? Non, à l’évidence. Qui donc alors ? Moi, Maurice G. Dantec, l’auteur de ce livre intitulé Villa Vortex ? Non car Dantec ne cherche rien moins, frénétiquement, que sa propre disparition, transpercé par la corne de taureau de l’écriture qui exige que l’on prenne tous les risques, comme l’illustre également ce roman de la transformation ou plutôt résurrection qu’est Alain Zannini. Moi enfin, le livre, qui ne suis pourtant rien de plus qu’un livre clos, achevé, un livre fractal donc, une bribe, imparfaite et limitée dans ses béances mêmes et ses écritures alternées, que Dantec oppose à la cohérence insurpassable de la Bible (TdO, p. 524), du Livre, de l’Infini ?

Oui, c’est bien moi, Villa Vortex, livre borné et pourtant, sans être de sable comme celui de Borges, infini, qui suis vivant. C’est là le second paradoxe du roman de Dantec, auteur qui, après tout, n’est qu’un prête-nom parmi tant d’autres, auteur qui, comme Paul Gadenne dans son énigmatique Invitation chez les Stirl, pourrait bien prétendre qu’il n’est absolument rien de vivant, si, justement, ce prénom, cette initiale et ce nom, Maurice G. Dantec, ne rappelaient aux lecteurs l’existence d’un auteur que les imbéciles déclarent sulfureux alors qu’il n’est rien de moins qu’absent, bouche d’ombre de la fin de partie chère à Beckett qui, comme le personnage du tueur en série, ne peut s’empêcher de disparaître, de digérer sa propre œuvre afin de renaître à une exigence plus haute, à une vérité que la littérature ne fait qu’entrevoir. Car l’écriture de Dantec est une théurgie, qui rien moins que métaphoriquement exige la mort de l’auteur, son effacement. Les mots qui suivent valent donc pleinement pour le romancier : « à mesure que Kernal est attiré vers le bas […] son esprit est aspiré par le haut, vers les limites de la connaissance pure ». Un rapprochement peut ici être esquissé entre le flic Kernal, qui jamais n’hésite à nous affirmer sa volonté de rejoindre la nuit, et le démoniaque F. Vidal Olmos, personnage du second roman d’Ernesto Sabato, Héros et Tombes, qui traque sans relâche la mystérieuse Secte des aveugles, enfouie dans les profondeurs souterraines où se perdra d’ailleurs Olmos, non sans avoir, peut-être, touché à la Vérité maléfique que cache ce monde inverti. Entrevoir cette Vérité ultime, pour Olmos comme pour Kernal, ce sera mourir, selon les principes mêmes de toute initiation.

flèche à droiteJe vends ce livre ICI : http://bibliothequecder.unblog.fr/2014/09/04/villa-vortex-de-m-g-dantec/

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